Programme › Premier semestre › Section 5

05

Nombres réels et suites numériques

Le chapitre où l'analyse cesse d'être du calcul et devient une théorie. Tout repose sur une seule propriété de $\R$, admise, dont tout le reste découle : la borne supérieure.

Champ Analyse Semestre 1 Points a → i Clé de voûte Borne supérieure

Ce que dit le programme sur cette section

Fonder l'analyse, et rendre le formalisme des limites opérationnel

  • Consolider et approfondir les acquis du lycée sur les suites.
  • Introduire la propriété de la borne supérieure, présentée comme un axiome de $\R$. C'est elle qui distingue $\R$ de $\Q$, et c'est d'elle que découleront le théorème de la limite monotone, Bolzano-Weierstrass, le théorème des valeurs intermédiaires et celui des bornes atteintes.
  • Étudier les suites définies par une relation de récurrence, en réinvestissant tout ce qui précède.
  • Faire acquérir le formalisme des limites — les fameux « pour tout $\varepsilon$, il existe $N$ » — et l'aisance dans les majorations.

Une limite d'entrée nette : la construction de $\R$ est hors programme. On admet qu'il existe un corps totalement ordonné contenant $\Q$ et vérifiant la propriété de la borne supérieure, et on travaille avec.

Pourquoi ce chapitre est difficile, et pourquoi ça vaut la peine C'est le premier chapitre où l'on ne vous demande plus de calculer mais de démontrer avec des quantificateurs. Beaucoup d'étudiants le trouvent abstrait en novembre et découvrent en mars qu'ils s'en servent tous les jours. Le travail utile ici, ce n'est pas de retenir les énoncés — ils sont courts — c'est de savoir les écrire au tableau sans notes. C'est exactement ce que les colles évaluent.
a

Ensembles usuels de nombres

Exigible Construction de $\R$ HP

Contenus

  • Entiers naturels, relatifs, nombres décimaux, rationnels, réels, irrationnels.
  • Approximations décimales d'un réel.
  • Droite numérique achevée $\overline{\R}$.

Capacités & commentaires

  • La construction de $\R$ est hors programme.
  • Valeurs décimales approchées à la précision $10^{-n}$ par défaut et par excès.
  • Notations $+\infty$ et $-\infty$ ; règles de calcul dans $\overline{\R}$ ; formes indéterminées.
En clair

La chaîne d'inclusions $\N\subset\Z\subset\mathbb{D}\subset\Q\subset\R$ est connue. Ce qui compte ici est le rôle de $\overline{\R}$ : ajouter deux symboles $\pm\infty$ à $\R$ permet d'écrire « $\lim u_n=+\infty$ » sans distinguer sans cesse convergence et divergence, et de manipuler des bornes supérieures qui n'existent pas dans $\R$.

$\overline{\R}$ n'est pas un corps. On ne peut pas tout y calculer : $(+\infty)+(-\infty)$, $0\times(\pm\infty)$, $\frac{\pm\infty}{\pm\infty}$, $\frac{0}{0}$ n'ont pas de sens. Ce sont les formes indéterminées, et il est exigible de les connaître — non pour les réciter, mais pour reconnaître qu'un théorème d'opérations sur les limites ne s'applique pas et qu'il faut lever l'indétermination autrement.

La partie entière donne les approximations décimales : le décimal $\frac{\lfloor 10^n x\rfloor}{10^n}$ est la valeur approchée de $x$ à $10^{-n}$ près par défaut. C'est aussi l'outil qui démontrera la densité de $\Q$ dans $\R$ au point g.

À savoir de tête

Approximation décimale à $10^{-n}$ près, par défaut et par excès :

$$\frac{\lfloor 10^{n}x\rfloor}{10^{n}}\ \leqslant\ x\ <\ \frac{\lfloor 10^{n}x\rfloor+1}{10^{n}}$$

Les formes indéterminées, au nombre de quatre :

$$\infty-\infty \qquad 0\times\infty \qquad \frac{\infty}{\infty} \qquad \frac{0}{0}$$

Les formes $1^{\infty}$, $0^{0}$, $\infty^{0}$ s'y ramènent en passant à l'exponentielle : $u^{v}=e^{v\ln u}$, ce qui redonne un $0\times\infty$.

L'irrationalité de $\sqrt2$ — la démonstration à savoir refaire, par l'absurde :

$$\sqrt{2}\notin\Q$$

Elle recombine le raisonnement par l'absurde du chapitre 1 et l'arithmétique du chapitre 7. C'est un grand classique de colle en début d'année.

b

La propriété de la borne supérieure

Exigible Admise (axiome de $\R$)

Contenus

  • Majorant, minorant ; maximum, minimum.
  • Borne supérieure, borne inférieure.
  • Propriété de la borne supérieure : toute partie non vide et majorée de $\R$ admet une borne supérieure.
  • Caractérisation des intervalles de $\R$.

Capacités & commentaires

  • La propriété est admise : elle tient lieu d'axiome caractérisant $\R$.
  • Une partie de $\R$ est un intervalle si et seulement si elle est convexe, c'est-à-dire si elle contient tout segment joignant deux de ses points.
En clair

C'est le point le plus important de tout le premier semestre d'analyse. Prenez le temps.

La distinction maximum / borne supérieure. Un majorant de $A$ est n'importe quel réel au-dessus de tous les éléments de $A$. Le maximum est un majorant qui appartient à $A$ — il n'existe pas toujours. La borne supérieure est le plus petit des majorants — et la propriété admise dit qu'elle existe toujours, dès que $A$ est non vide et majorée.

Exemple à garder en tête : $A=\;]0,1[$ n'a pas de maximum, mais $\sup A=1$. Le sup existe sans être atteint. C'est précisément l'intérêt de la notion.

Pourquoi c'est un axiome, et pourquoi ça distingue $\R$ de $\Q$. Dans $\Q$, la partie $\{x\in\Q\mid x^2<2\}$ est non vide et majorée, mais elle n'a pas de borne supérieure rationnelle : le candidat naturel, $\sqrt2$, n'est pas dans $\Q$. C'est exactement le « trou » que $\R$ vient boucher. Toute la suite de l'analyse — limite monotone, Bolzano-Weierstrass, valeurs intermédiaires, bornes atteintes — repose là-dessus.

La caractérisation séquentielle du sup est ce qui rend la notion utilisable : $M=\sup A$ signifie que $M$ majore $A$ et qu'on peut trouver des éléments de $A$ arbitrairement proches de $M$. Autrement dit, il existe une suite d'éléments de $A$ qui converge vers $M$. C'est cette formulation qu'on emploie dans neuf démonstrations sur dix.

la partie A les majorants de A sup A le plus petit des majorants un majorant un autre inf A LE CERCLE VIDE EST LE POINT CLÉ sup A peut ne pas appartenir à A — c'est alors une borne supérieure sans maximum.
Les majorants forment une demi-droite. La borne supérieure est son extrémité gauche. Elle appartient à $A$ — et c'est alors le maximum — ou pas : sur $]0,1[$, $\sup=1$ mais il n'y a pas de maximum.
À savoir écrire sans notes

Définition de la borne supérieure :

$$M=\sup A \iff \begin{cases} \forall x\in A,\ x\leqslant M & (M \text{ majore } A)\\[2pt] \forall M'\ \text{majorant de } A,\ M\leqslant M' & (M \text{ est le plus petit}) \end{cases}$$

Caractérisation par les $\varepsilon$ — la forme réellement utilisée :

$$M=\sup A \iff \big(\forall x\in A,\ x\leqslant M\big)\ \text{ et }\ \big(\forall\varepsilon>0,\ \exists x\in A,\ x>M-\varepsilon\big)$$

La seconde condition dit : aussi peu qu'on descende sous $M$, on retrouve un élément de $A$. C'est cette version qui se transforme en suite : pour $\varepsilon=\frac1n$, on obtient $x_n\in A$ avec $M-\frac1n<x_n\leqslant M$, donc $x_n\to M$.

Caractérisation des intervalles :

$$I \text{ est un intervalle} \iff \forall (x,y)\in I^{2},\ \forall t\in[x,y],\ t\in I$$
Piège « $\sup A$ existe » exige deux hypothèses : $A$ non vide et $A$ majorée. On oublie systématiquement la première. Pour $A=\varnothing$, tout réel est majorant, il n'y a pas de plus petit majorant dans $\R$, et la propriété tombe.
Astuce de démonstration Pour montrer $\sup A\leqslant\sup B$, il suffit de montrer que $\sup B$ majore $A$ : comme $\sup A$ est le plus petit des majorants de $A$, on conclut aussitôt. Ce raisonnement en une ligne remplace des calculs pénibles, et il revient constamment.
c

Généralités sur les suites réelles

Exigible

Contenus

  • Suite majorée, minorée, bornée.
  • Suite stationnaire, monotone, strictement monotone.
  • Suite définie explicitement, par une relation de récurrence.

Capacités & commentaires

  • Une suite $(u_n)$ est bornée si et seulement si $(|u_n|)$ est majorée.
  • Ces propriétés sont à comprendre « à partir d'un certain rang » quand c'est utile.
En clair

Du vocabulaire, avec une nuance qui compte : beaucoup de propriétés n'ont besoin d'être vraies qu'à partir d'un certain rang. Une suite qui devient croissante à partir du rang 12 se comporte, pour tout ce qui concerne les limites, comme une suite croissante. Prenez l'habitude d'écrire « à partir d'un certain rang » plutôt que de vous crisper sur les premiers termes.

Une suite est une fonction de $\N$ dans $\R$. Ce n'est pas une remarque décorative : la monotonie s'étudie par le signe de $u_{n+1}-u_n$, ou, si la suite est définie explicitement par $u_n=f(n)$, par les variations de $f$ — ce qui ramène au chapitre 4.

d

Limite d'une suite

Exigible

Contenus

  • Limite finie ou infinie d'une suite ; unicité de la limite.
  • Suite convergente, divergente.
  • Toute suite convergente est bornée.
  • Opérations sur les limites : combinaison linéaire, produit, quotient.
  • Stabilité des inégalités larges par passage à la limite.
  • Théorème d'encadrement ; théorèmes de minoration et de majoration.

Capacités & commentaires

  • Notations $\lim u_n$, $u_n\xrightarrow[n\to+\infty]{}\ell$.
  • Traduction en termes de voisinages ; le programme insiste sur la manipulation du formalisme.
En clair

Vous connaissez les limites depuis la terminale ; ce qui est neuf, c'est la définition formelle et le fait qu'on démontre à partir d'elle.

Lisez la définition comme un défi et une réponse : l'adversaire choisit une tolérance $\varepsilon$ aussi petite qu'il veut, et vous devez produire un rang $N$ à partir duquel la suite ne s'écarte plus de $\ell$ de plus de $\varepsilon$. L'ordre des quantificateurs traduit exactement cela : $N$ dépend de $\varepsilon$, jamais l'inverse.

Le théorème d'encadrement — les « gendarmes » — est l'outil le plus utilisé du chapitre. Il transforme un problème de limite en un problème de majoration, ce qui vous ramène au terrain du chapitre 2. Ses deux variantes unilatérales sont tout aussi utiles : si $u_n\geqslant v_n$ et $v_n\to+\infty$, alors $u_n\to+\infty$.

Le piège des inégalités. Le passage à la limite conserve les inégalités larges, jamais les strictes. $\frac1n>0$ pour tout $n$, et pourtant la limite vaut $0$. Une inégalité stricte devient large à la limite, point.

Les définitions, à savoir écrire au tableau

Convergence vers $\ell\in\R$ :

$$u_n\longrightarrow \ell \iff \forall \varepsilon>0,\ \exists N\in\N,\ \forall n\geqslant N,\ |u_n-\ell|\leqslant\varepsilon$$

Divergence vers $+\infty$ :

$$u_n\longrightarrow +\infty \iff \forall A\in\R,\ \exists N\in\N,\ \forall n\geqslant N,\ u_n\geqslant A$$

Et leurs négations — le geste du chapitre 1, à savoir refaire instantanément :

$$u_n\not\longrightarrow \ell \iff \exists \varepsilon>0,\ \forall N\in\N,\ \exists n\geqslant N,\ |u_n-\ell|>\varepsilon$$

Théorème d'encadrement :

$$\big(v_n\leqslant u_n\leqslant w_n \text{ à partir d'un certain rang}\big)\ \text{ et }\ v_n\to\ell,\ w_n\to\ell \ \Longrightarrow\ u_n\to\ell$$

Le théorème donne l'existence de la limite et sa valeur. C'est ce qui le distingue d'une simple majoration.

Piège « Divergente » ne veut pas dire « tend vers l'infini ». Une suite est divergente dès qu'elle n'est pas convergente : $u_n=(-1)^n$ diverge sans tendre vers quoi que ce soit. Les copies qui écrivent « la suite diverge donc elle tend vers $+\infty$ » perdent le point.
Astuce Pour montrer qu'une suite ne converge pas, on exhibe deux suites extraites de limites différentes — c'est le point f. Pour $(-1)^n$ : les rangs pairs donnent $1$, les rangs impairs $-1$. Deux lignes, et c'est plus solide qu'un raisonnement par $\varepsilon$.
e

Théorème de la limite monotone — suites adjacentes

Exigible Démonstration par le sup

Contenus

  • Théorème de la limite monotone : toute suite croissante majorée converge, vers la borne supérieure de l'ensemble de ses valeurs. Toute suite croissante non majorée tend vers $+\infty$.
  • Théorème des suites adjacentes.

Capacités & commentaires

  • C'est la première conséquence de la propriété de la borne supérieure, et la démonstration en est courte.
En clair

Voici le premier résultat vraiment puissant de l'analyse : on obtient l'existence d'une limite sans la calculer. C'est ce qui permet d'étudier des suites dont on n'a aucune formule explicite — typiquement les suites récurrentes du point i.

La démonstration tient en trois lignes et il faut la connaître : si $(u_n)$ est croissante et majorée, l'ensemble $\{u_n\mid n\in\N\}$ est non vide et majoré, donc admet une borne supérieure $M$. La caractérisation par $\varepsilon$ fournit un rang $N$ avec $u_N>M-\varepsilon$ ; la croissance propage l'inégalité à tous les rangs suivants ; et $M$ majore. Donc $u_n\to M$. C'est exactement l'usage de la borne supérieure décrit au point b.

Les suites adjacentes — l'une croissante, l'autre décroissante, de différence tendant vers $0$ — convergent vers une limite commune, et elle est encadrée par les deux suites à chaque rang. Ce dernier point est ce qui en fait un outil de calcul approché : à chaque étape on connaît un encadrement de la limite, donc une majoration de l'erreur. C'est le principe de la dichotomie, et vous le retrouverez au point f et en informatique.

À savoir de tête $$(u_n) \text{ croissante et majorée} \implies (u_n) \text{ converge, et } \lim u_n=\sup\{u_n\mid n\in\N\}$$ $$(u_n) \text{ croissante et non majorée} \implies u_n\to+\infty$$

Suites adjacentes :

$$\big(u_n \text{ croissante},\ v_n \text{ décroissante},\ v_n-u_n\to 0\big)\implies \begin{cases}u_n \text{ et } v_n \text{ convergent vers la même limite }\ell\\ \forall n,\ u_n\leqslant \ell\leqslant v_n\end{cases}$$
Le réflexe à installer Devant une suite dont on ne sait rien calculer : est-elle monotone ? est-elle bornée ? Si oui aux deux, elle converge, et il ne reste qu'à identifier la limite — souvent par passage à la limite dans la relation de récurrence. Ce schéma en deux temps, existence puis valeur, structure la quasi-totalité des exercices sur les suites récurrentes.
f

Suites extraites — théorème de Bolzano-Weierstrass

Exigible Démonstration par dichotomie

Contenus

  • Suite extraite (sous-suite).
  • Si une suite converge vers $\ell$, toutes ses suites extraites convergent vers $\ell$.
  • Utilisation de suites extraites pour montrer la divergence d'une suite.
  • Cas des suites extraites de rangs pairs et impairs.
  • Théorème de Bolzano-Weierstrass : de toute suite réelle bornée on peut extraire une sous-suite convergente.

Capacités & commentaires

  • Le programme signale la démonstration par dichotomie.
  • Une suite extraite s'écrit $(u_{\varphi(n)})$ avec $\varphi:\N\to\N$ strictement croissante.
En clair

Une suite extraite, c'est la suite de départ dont on n'a gardé que certains termes, en respectant l'ordre et en en gardant une infinité. Formellement : $\varphi:\N\to\N$ strictement croissante — d'où le petit lemme utile $\varphi(n)\geqslant n$, qui se démontre par récurrence et sert dans presque toutes les preuves du point.

Deux usages, opposés. Pour prouver une divergence, on exhibe deux extraites de limites différentes. Pour prouver une convergence, on utilise le fait que si les extraites de rangs pairs et impairs convergent vers la même limite, la suite entière converge vers cette limite — c'est le seul cas où deux extraites suffisent à conclure, parce qu'elles recouvrent tout $\N$.

Bolzano-Weierstrass est le résultat de compacité de l'année. Il ne dit pas qu'une suite bornée converge — c'est faux, $(-1)^n$ suffit à le montrer — mais qu'on peut toujours en extraire un morceau convergent. La démonstration par dichotomie est belle et il faut savoir la refaire : on coupe l'intervalle contenant la suite en deux, on garde une moitié contenant une infinité de termes, on recommence. Les deux extrémités forment deux suites adjacentes, dont la limite commune est la limite de l'extraite construite.

Notez la mécanique : Bolzano-Weierstrass se démontre par dichotomie, la dichotomie repose sur les suites adjacentes, les suites adjacentes sur la limite monotone, et la limite monotone sur la borne supérieure. Toute l'analyse du semestre est un seul édifice posé sur le point b.

À savoir de tête $$\varphi:\N\to\N \text{ strictement croissante} \implies \forall n\in\N,\ \varphi(n)\geqslant n$$ $$u_n\to\ell \implies \forall \varphi,\ u_{\varphi(n)}\to\ell$$ $$\big(u_{2n}\to\ell \text{ et } u_{2n+1}\to\ell\big) \implies u_n\to\ell$$

Bolzano-Weierstrass :

$$(u_n) \text{ bornée} \implies \exists \varphi \text{ strictement croissante},\ (u_{\varphi(n)}) \text{ converge}$$
Piège Deux extraites de même limite ne suffisent pas en général à conclure : il faut qu'elles recouvrent tous les rangs. $u_{2n}$ et $u_{4n}$ peuvent converger vers la même limite sans que $(u_n)$ converge. Les rangs pairs et impairs, eux, recouvrent $\N$ — c'est ce qui rend ce cas particulier valable.
Histoire

Un théorème démontré deux fois, à quarante ans d'intervalle

Bernard Bolzano (1781–1848) · Karl Weierstrass (1815–1897)

Bolzano, prêtre et mathématicien de Prague, établit le résultat vers 1817, dans un opuscule où il donne aussi la première démonstration correcte du théorème des valeurs intermédiaires. Son travail passe presque inaperçu : il publie en tchèque et en allemand hors des grands circuits, et il est écarté de l'université pour ses positions politiques.

Weierstrass le redémontre indépendamment vers 1860, à Berlin, dans le cadre de son entreprise d'« arithmétisation de l'analyse » — c'est-à-dire l'élimination de tout appel à l'intuition géométrique au profit des seules inégalités. C'est à lui qu'on doit la définition par $\varepsilon$ que vous écrivez au point d. Bolzano ne sera redécouvert qu'au XXe siècle, d'où le double nom.

g

Densité

Exigible

Contenus

  • Partie dense de $\R$.
  • Caractérisation séquentielle de la densité.
  • Densité de $\Q$ et de $\R\setminus\Q$ dans $\R$.

Capacités & commentaires

  • Une partie $D$ est dense dans $\R$ si tout intervalle ouvert non vide rencontre $D$.
En clair

« Dense » veut dire : on ne peut pas s'en débarrasser. Aussi petit que soit l'intervalle où l'on regarde, il contient un rationnel — et aussi un irrationnel. Les deux ensembles sont donc partout emmêlés, alors que l'un est dénombrable et l'autre non.

La caractérisation séquentielle est la forme utile : $D$ est dense dans $\R$ si et seulement si tout réel est limite d'une suite d'éléments de $D$. Elle sert notamment à prolonger une identité de $\Q$ à $\R$ : si deux fonctions continues coïncident sur $\Q$, elles coïncident sur $\R$. Vous ferez cet exercice, sous une forme ou une autre, plusieurs fois dans l'année.

La démonstration de la densité de $\Q$ repose sur la partie entière du point a : entre deux réels distincts $a<b$, on choisit $n$ assez grand pour que $\frac1n<b-a$, et le rationnel $\frac{\lfloor na\rfloor+1}{n}$ tombe dans $]a,b[$. Sachez la refaire, elle tombe en colle.

À savoir de tête $$D \text{ dense dans }\R \iff \forall (a,b)\in\R^2,\ a<b \Rightarrow D\cap\,]a,b[\;\neq\varnothing$$ $$\iff \forall x\in\R,\ \exists (d_n)\in D^{\N},\ d_n\longrightarrow x$$
h

Suites complexes

Exigible

Contenus

  • Brève extension des définitions et résultats précédents.
  • Convergence d'une suite complexe équivalente à celle des parties réelle et imaginaire.
  • Théorème de Bolzano-Weierstrass dans $\C$.

Capacités & commentaires

  • Une suite complexe est bornée si la suite des modules est majorée.
En clair

Tout se transpose, à une exception près : il n'y a plus d'ordre. Donc plus de suites monotones, plus de théorème de la limite monotone, plus de gendarmes sur les suites elles-mêmes. Ce qui survit passe par le module : $u_n\to\ell$ dans $\C$ signifie $|u_n-\ell|\to 0$ dans $\R$, et là on retrouve tout l'arsenal réel.

Bolzano-Weierstrass tient dans $\C$, et sa démonstration est instructive : on applique le théorème réel à la partie réelle pour extraire une première fois, puis à la partie imaginaire de cette extraite pour extraire une seconde fois. L'extraite d'une extraite est une extraite — c'est ce petit fait qui rend l'argument valide, et il resservira en topologie l'an prochain.

À savoir de tête $$u_n\to\ell \text{ dans }\C \iff \mathrm{Re}(u_n)\to\mathrm{Re}(\ell)\ \text{ et }\ \mathrm{Im}(u_n)\to\mathrm{Im}(\ell) \iff |u_n-\ell|\to 0$$
i

Suites particulières et suites récurrentes

Exigible

Contenus

  • Suites arithmétiques, géométriques : forme générale, limite.
  • Suites arithmético-géométriques.
  • Suites récurrentes linéaires d'ordre 2 à coefficients constants.
  • Suites définies par $u_{n+1}=f(u_n)$.

Capacités & commentaires

  • Utilisation d'un intervalle stable par $f$.
  • Étude du signe de $f(x)-x$ pour situer les points fixes et le sens de variation.
  • Si $f$ est croissante, la suite est monotone ; si $f$ est décroissante, les extraites de rangs pairs et impairs sont monotones de sens contraires.
En clair

Ce point est l'aboutissement du chapitre : on y réinvestit tout ce qui précède sur des cas concrets.

Arithmético-géométriques ($u_{n+1}=au_n+b$, $a\neq1$) : on cherche le point fixe $\omega=\frac{b}{1-a}$, on pose $v_n=u_n-\omega$, et $(v_n)$ est géométrique de raison $a$. Une seule méthode, toujours la même.

Récurrences linéaires d'ordre 2 ($u_{n+2}=au_{n+1}+bu_n$) : équation caractéristique $r^2=ar+b$, exactement comme au chapitre 4 pour les équations différentielles, et avec les mêmes trois cas. Dans le cas réel à racines complexes conjuguées $\rho e^{\pm i\theta}$, la forme réelle est $u_n=\rho^n\big(\lambda\cos(n\theta)+\mu\sin(n\theta)\big)$. Les deux premiers termes déterminent les deux constantes. C'est le cadre de la suite de Fibonacci et du nombre d'or.

Suites $u_{n+1}=f(u_n)$ : la méthode complète, en quatre temps, à connaître comme une procédure.

  1. Trouver un intervalle stable $I$ tel que $f(I)\subset I$ et $u_0\in I$. Une récurrence immédiate montre alors que la suite est bien définie et reste dans $I$. Sans cette étape, tout le reste est en l'air.
  2. Étudier le signe de $f(x)-x$ sur $I$ : il donne le sens de variation de la suite, puisque $u_{n+1}-u_n=f(u_n)-u_n$. Les zéros sont les points fixes, seuls candidats possibles pour la limite.
  3. Conclure à la convergence par le théorème de la limite monotone : monotone et bornée.
  4. Identifier la limite en passant à la limite dans $u_{n+1}=f(u_n)$ — ce qui exige la continuité de $f$, admise ici et démontrée à la section 6. La limite est donc un point fixe.

Si $f$ est décroissante, la suite n'est pas monotone : elle oscille. On étudie alors $f\circ f$, qui est croissante, ce qui rend monotones les extraites de rangs pairs et impairs — d'où l'intérêt du point f.

y = x y = f(x) point fixe : f(ℓ) = ℓ u₀ u₁ u₂ LIRE LE DIAGRAMME On part de u₀ sur l'axe. Vertical jusqu'à la courbe : on obtient u₁ = f(u₀). Horizontal jusqu'à y = x : on ramène u₁ sur l'axe. On recommence. f croissante et f(x) > x : escalier, suite croissante. f décroissante : escargot, la suite oscille — on passe alors par f ∘ f.
Le diagramme en escalier ne démontre rien, mais il vous dit en dix secondes ce que vous devez démontrer : sens de variation, encadrement, valeur de la limite. Faites-le systématiquement au brouillon avant de rédiger.
À savoir de tête

Suite géométrique — la limite selon la raison :

$$q^{n}\longrightarrow \begin{cases} 0 & \text{si } |q|<1\\ 1 & \text{si } q=1\\ +\infty & \text{si } q>1\\ \text{pas de limite} & \text{si } q\leqslant-1 \end{cases}$$

Arithmético-géométrique $u_{n+1}=au_n+b$ avec $a\neq1$, de point fixe $\omega=\dfrac{b}{1-a}$ :

$$u_n-\omega=a^{n}(u_0-\omega)$$

Récurrence linéaire d'ordre 2, $u_{n+2}=au_{n+1}+bu_n$, d'équation caractéristique $r^{2}=ar+b$ :

$$u_n=\lambda r_1^{\,n}+\mu r_2^{\,n} \quad (r_1\neq r_2) \qquad u_n=(\lambda n+\mu)\,r^{\,n} \quad (\text{racine double})$$ $$u_n=\rho^{\,n}\big(\lambda\cos(n\theta)+\mu\sin(n\theta)\big) \quad (\text{cas réel, racines } \rho e^{\pm i\theta})$$

C'est exactement la structure du chapitre 4 pour les équations différentielles du second ordre. Les deux résultats se démontrent différemment mais se retiennent ensemble.

Le piège numéro un des suites récurrentes Passer à la limite dans $u_{n+1}=f(u_n)$ avant d'avoir démontré que la suite converge. « Soit $\ell$ la limite, alors $\ell=f(\ell)$ » ne vaut rien tant que l'existence de $\ell$ n'est pas établie : c'est un raisonnement circulaire, et il est sanctionné à chaque fois. L'ordre est toujours : intervalle stable, monotonie, bornitude, convergence — puis valeur de la limite.
Astuce Le point fixe se lit sur le diagramme, mais il se calcule en résolvant $f(x)=x$ : c'est votre candidat, connu avant toute démonstration. Savoir où l'on va rend l'étude beaucoup plus rapide, notamment pour deviner le bon intervalle stable.
Ressources — réels et suites

Les limitesCe qui n'est pas au programme dans ce chapitre

NotionStatutCommentaire
Construction de $\R$Hors programmeNi les coupures de Dedekind, ni les suites de Cauchy rationnelles. La propriété de la borne supérieure est admise comme axiome.
Critère de CauchyHors programmeSignalé explicitement à la section 19 ; il ne figure pas non plus ici. On ne dispose que de la limite monotone et de Bolzano-Weierstrass pour établir une convergence sans connaître la limite.
Limite supérieure, limite inférieureHors programme$\limsup$ et $\liminf$ ne sont pas au programme de première année.
Valeurs d'adhérenceHors programmeLa notion n'est pas nommée ; on parle seulement de suites extraites convergentes.
Comparaison des suites ($o$, $O$, $\sim$)Chapitre 11Les relations de comparaison relèvent de l'analyse asymptotique, au second semestre.
Théorème du point fixe, contractionsHors programmeLes suites récurrentes s'étudient par monotonie et bornitude, pas par un argument de contraction.
DénombrabilitéHors programmeOn dit que $\Q$ et $\R\setminus\Q$ sont denses, on ne compare pas leurs cardinaux.

Pour ce chapitre précisémentOutils utiles

C'est le premier chapitre où l'exploration numérique aide vraiment : une suite récurrente dont on ne sait rien devient lisible en trente secondes de calcul.

  • ExplorerPython — une boucle for et un print suffisent à voir si la suite croît, décroît ou oscille, et vers quoi elle semble aller. Une conjecture vérifiée ne prouve rien, mais elle évite de chercher à démontrer un énoncé faux.
  • VoirGeoGebra — le diagramme en escalier animé, avec un curseur sur $u_0$, est le meilleur outil pédagogique de ce chapitre.
  • VoirDesmos — tracer $f$ et $y=x$ pour repérer les points fixes en un coup d'œil.
  • RéviserAnki — les définitions quantifiées de la limite et leurs négations sont exactement ce qu'il faut savoir écrire de mémoire. Une carte par définition.
  • VérifierXcaslimit(u(n),n,+infinity) pour contrôler une limite trouvée à la main.

Le détail des installations est sur la page Outils, logiciels, matériel.

Histoire

Deux siècles pour définir ce qu'est un nombre réel

Cauchy (1821) · Weierstrass (années 1860) · Dedekind et Cantor (1872)

Le calcul différentiel fonctionne depuis Newton et Leibniz, mais personne ne sait dire ce qu'est un nombre réel. Cauchy, dans son Cours d'analyse de 1821, donne les premières définitions rigoureuses de limite et de continuité — tout en supposant acquises des propriétés de $\R$ qu'il ne peut pas justifier. C'est ce trou que Weierstrass, Dedekind et Cantor viennent boucher entre 1860 et 1872, chacun par une construction différente : les coupures pour Dedekind, les suites de Cauchy pour Cantor.

Ce que ces constructions produisent, au fond, c'est exactement la propriété que votre programme admet au point b. Votre cours prend donc le chemin inverse de l'histoire : il postule le résultat final et en déduit tout le reste — ce qui est de loin le plus efficace, et parfaitement honnête tant qu'on sait que c'est un choix.

Le mot « borne supérieure » traduit le supremum latin ; la notation $\sup$, comme la plupart des symboles que vous employez, s'est fixée avec Bourbaki au XXe siècle.