Programme › Premier semestre › Section 8

08

Structures algébriques usuelles

Le chapitre qui nomme ce que vous manipulez depuis septembre. $\Z$, $\C^{*}$, $\U_n$, les permutations, les matrices : ce sont les mêmes règles de calcul, et on va enfin les dire une bonne fois.

Champ Algèbre Semestre 1 Points a · b · c Esprit Vocabulaire, pas théorie Interdit Lagrange, idéaux

Ce que dit le programme sur cette section

Un chapitre de vocabulaire, pas un cours d'algèbre générale

  • Fournir un cadre unifié aux structures rencontrées depuis le début de l'année : ensembles de nombres, $\U$ et $\U_n$, permutations, polynômes, matrices, applications linéaires.
  • Le programme est explicite sur la limite : l'étude générale des groupes, des anneaux et des corps n'est pas un objectif. On donne les définitions, quelques propriétés immédiates, et on s'en sert.
  • Deux conventions valent pour toute l'année : tous les anneaux sont unitaires, et tous les corps sont commutatifs.

Autrement dit : ne cherchez pas à faire de la théorie des groupes. Ce qu'on attend de vous est de reconnaître une structure, de vérifier proprement des axiomes, et surtout de savoir démontrer qu'une partie est un sous-groupe — le geste le plus fréquemment demandé du chapitre.

Pourquoi ce chapitre paraît vide, et pourquoi il ne l'est pas Il n'y a presque aucun théorème à retenir, et beaucoup d'étudiants le survolent. C'est une erreur : c'est le chapitre qui rend lisibles les chapitres 12 à 14 du second semestre. Un espace vectoriel est un groupe abélien avec une opération externe ; le noyau d'une application linéaire est le noyau d'un morphisme ; « injectif si et seulement si le noyau est trivial » se démontre ici, une fois, et resservira dix fois.
a

Lois de composition interne

Exigible

Contenus

  • Loi de composition interne, associativité, commutativité.
  • Élément neutre, élément inversible ; inverse.
  • Distributivité d'une loi sur une autre.
  • Partie stable par une loi.

Capacités & commentaires

  • Unicité du neutre ; unicité de l'inverse dans le cas associatif.
  • Notations additive et multiplicative ; la notation additive est réservée aux lois commutatives.
En clair

Une loi de composition interne sur $E$ est simplement une application de $E\times E$ dans $E$. Le mot « interne » est l'essentiel : le résultat doit rester dans $E$. C'est ce qui échoue quand on veut faire de la soustraction dans $\N$, ou de la division dans $\Z$.

L'unicité du neutre se démontre en deux lignes et il faut savoir le faire : si $e$ et $e'$ sont deux neutres, alors $e=e\ast e'=e'$. La même astuce donne l'unicité de l'inverse, mais elle exige l'associativité — sans elle, un élément peut avoir plusieurs inverses.

Le vocabulaire de la stabilité est ce qui prépare la notion de sous-structure. Une partie $F$ de $E$ est stable si $x,y\in F$ entraîne $x\ast y\in F$. La stabilité seule ne suffit pas à faire un sous-groupe : $\N$ est stable dans $\Z$ pour l'addition, sans en être un sous-groupe, faute d'opposés.

À savoir de tête $$\text{associativité :}\quad \forall (x,y,z),\ (x\ast y)\ast z = x\ast(y\ast z)$$ $$\text{neutre :}\quad \exists e,\ \forall x,\ x\ast e = e\ast x = x \qquad\text{(unique)}$$ $$\text{inverse de } x :\quad \exists x',\ x\ast x' = x'\ast x = e \qquad\text{(unique si la loi est associative)}$$

Inverse d'un produit — l'ordre s'inverse, comme pour les bijections du chapitre 1 :

$$(x\ast y)^{-1}=y^{-1}\ast x^{-1}$$
Piège Ne notez jamais une loi additivement si elle n'est pas commutative. C'est une convention universelle, et l'enfreindre déroute le lecteur. Corollaire : dès qu'un énoncé parle de « groupe additif », il parle d'un groupe commutatif.
b

Groupes et morphismes

Exigible Lagrange HP

Contenus

  • Groupe, groupe commutatif (abélien).
  • Exemples usuels : $(\Z,+)$, $(\Q,+)$, $(\R,+)$, $(\C,+)$ ; $(\Q^{*},\times)$, $(\R^{*},\times)$, $(\C^{*},\times)$ ; $\U$, $\U_n$ ; groupe des permutations $\mathfrak{S}_X$.
  • Produit fini de groupes.
  • Sous-groupe : définition et caractérisation.
  • Morphisme de groupes ; image et noyau ; isomorphisme.

Capacités & commentaires

  • Un morphisme est injectif si et seulement si son noyau est réduit au neutre.
  • L'image directe et l'image réciproque d'un sous-groupe par un morphisme sont des sous-groupes.
  • La composée de deux morphismes est un morphisme ; la réciproque d'un isomorphisme est un isomorphisme.
En clair

La caractérisation des sous-groupes est le geste central du chapitre. Pour montrer que $H$ est un sous-groupe de $G$, on ne revérifie jamais l'associativité — elle est héritée. Trois points suffisent, et il faut les écrire dans cet ordre :

  1. $H\subset G$ ;
  2. $e\in H$ — ce qui donne au passage que $H$ est non vide, et c'est plus facile à vérifier que la non-vacuité ;
  3. $\forall (x,y)\in H^{2},\ x\ast y^{-1}\in H$ — la forme condensée, qui regroupe stabilité et passage à l'inverse.

Cette rédaction en trois lignes est attendue telle quelle. Faites-la une fois proprement, elle vous servira toute l'année — et pour les sous-espaces vectoriels du chapitre 12, qui en sont la version linéaire.

Un morphisme est une application qui respecte la loi. C'est la traduction algébrique de « ces deux structures fonctionnent pareil ». Les exemples que vous connaissez déjà : $\exp:(\R,+)\to(\R_+^{*},\times)$, qui transforme les sommes en produits ; $\ln$, qui fait l'inverse ; $\theta\mapsto e^{i\theta}$ de $(\R,+)$ dans $\U$ ; le déterminant du chapitre 14 ; la signature d'une permutation.

Le noyau mesure le défaut d'injectivité. C'est le résultat à retenir du point : un morphisme est injectif si et seulement si son noyau est réduit au neutre. La démonstration est courte, elle repose sur $f(x)=f(y)\iff f(x\ast y^{-1})=e$. Elle se réutilisera telle quelle pour les applications linéaires, où elle deviendra « $f$ injective si et seulement si $\ker f=\{0\}$ ».

G G′ ker f im f e e′ f tout le noyau s’écrase sur e′ f est injective exactement quand ker f est réduit à {e}
Le noyau vit dans l'espace de départ, l'image dans celui d'arrivée. Plus le noyau est gros, plus le morphisme écrase — et il est injectif exactement quand le noyau est réduit au neutre. Cette phrase vaudra mot pour mot pour les applications linéaires au chapitre 12.
À savoir de tête

Caractérisation d'un sous-groupe — la rédaction attendue :

$$H \text{ sous-groupe de } G \iff \begin{cases} H\subset G\\ e\in H\\ \forall(x,y)\in H^{2},\ x\ast y^{-1}\in H \end{cases}$$

Morphisme de groupes de $(G,\ast)$ dans $(G',\cdot)$ :

$$\forall(x,y)\in G^{2},\quad f(x\ast y)=f(x)\cdot f(y)$$

Conséquences immédiates, à savoir redémontrer :

$$f(e)=e' \qquad f\big(x^{-1}\big)=f(x)^{-1}$$

Noyau et image :

$$\ker f=f^{-1}\big(\{e'\}\big)=\{x\in G\mid f(x)=e'\} \qquad \operatorname{im} f=f(G)$$ $$f \text{ injectif} \iff \ker f=\{e\} \qquad\qquad f \text{ surjectif} \iff \operatorname{im} f=G'$$
Astuce Pour montrer qu'un ensemble est un groupe, ne repartez presque jamais des axiomes : montrez que c'est un sous-groupe d'un groupe déjà connu. $\U_n$ est un sous-groupe de $\U$, lui-même sous-groupe de $(\C^{*},\times)$ ; trois lignes suffisent, là où la vérification directe en demanderait quinze.
Piège Un sous-ensemble stable n'est pas un sous-groupe. $\N$ est stable dans $(\Z,+)$ et contient $0$, mais il manque les opposés. C'est précisément ce que la condition $x\ast y^{-1}\in H$ vérifie d'un coup, et c'est pourquoi on l'écrit sous cette forme condensée plutôt qu'en deux conditions séparées.
c

Anneaux et corps

Exigible Idéaux HP

Contenus

  • Anneau ; calcul dans un anneau.
  • Formule du binôme et factorisation de $a^{n}-b^{n}$ pour deux éléments qui commutent.
  • Groupe des inversibles d'un anneau.
  • Anneau intègre.
  • Corps ; sous-anneau, sous-corps.
  • Morphisme d'anneaux.

Capacités & commentaires

  • Tous les anneaux sont unitaires et tous les corps sont commutatifs — conventions du programme.
  • Notation $A^{\times}$ pour le groupe des inversibles.
  • Exemples : $\Z$, $\Q$, $\R$, $\C$, les anneaux de fonctions, $\mathcal{M}_n(\K)$, $\K[X]$.
En clair

Un anneau, c'est deux lois qui cohabitent : une addition qui fait un groupe abélien, une multiplication associative avec neutre, et la distributivité qui les relie. La multiplication n'est pas supposée commutative — $\mathcal{M}_n(\K)$ en est l'exemple central, et c'est pour cela que le programme prend soin de dire « pour deux éléments qui commutent » dans la formule du binôme.

La condition « qui commutent » n'est pas décorative. Dans $\mathcal{M}_2(\R)$, $(A+B)^2=A^2+AB+BA+B^2$, et cela ne vaut $A^2+2AB+B^2$ que si $AB=BA$. Vous utiliserez massivement cette précision au chapitre 9 pour calculer $A^n$ en écrivant $A=\lambda I_n+N$ avec $N$ nilpotente — décomposition qui marche justement parce que $\lambda I_n$ commute avec tout.

Intègre signifie : un produit nul entraîne qu'un facteur est nul. C'est vrai dans $\Z$, $\Q$, $\R$, $\C$, $\K[X]$ ; c'est faux dans $\mathcal{M}_n(\K)$ dès que $n\geqslant2$, et faux dans les anneaux de fonctions. Perdre l'intégrité, c'est perdre le droit de raisonner par « produit nul donc un facteur nul » — un réflexe si ancré qu'on l'applique sans y penser.

Un corps est un anneau où tout élément non nul est inversible. $\Z$ n'est pas un corps : seuls $1$ et $-1$ y sont inversibles. C'est exactement pour cela que l'arithmétique du chapitre 7 était intéressante — dans un corps, il n'y a rien à dire sur la divisibilité.

Le groupe des inversibles $A^{\times}$ est la passerelle entre les deux points : c'est un groupe pour la multiplication. $\Z^{\times}=\{-1,1\}$, $\mathcal{M}_n(\K)^{\times}=\mathrm{GL}_n(\K)$, et pour un corps, $\K^{\times}=\K\setminus\{0\}$.

GROUPE (G, ∗) loi interne associative, un neutre, tout élément inversible ANNEAU (A, +, ×) groupe abélien pour +, multiplication associative avec neutre 1, distributive sur + CORPS (𝕂, +, ×) anneau commutatif où tout élément non nul est inversible DÉJÀ RENCONTRÉS (ℤ,+) (ℝ*,×) 𝕌 𝕌ₙ 𝔖ₓ GLₙ(𝕂) chapitres 3, 7 et 14 ℤ 𝕂[X] ℳₙ(𝕂) fonctions ℳₙ(𝕂) : non commutatif et non intègre — attention ℚ ℝ ℂ ℤ n'en est pas un : seuls 1 et −1 y sont inversibles Dans ce programme, tout corps est commutatif par convention.
Trois étages, et à chaque montée une exigence de plus. Presque tous les objets de l'année occupent l'un de ces étages : c'est ce qui permet de ne démontrer qu'une fois ce qui vaut partout.
À savoir de tête

Calcul dans un anneau, pour $a$ et $b$ qui commutent :

$$(a+b)^{n}=\sum_{k=0}^{n}\binom{n}{k}a^{k}b^{\,n-k} \qquad a^{n}-b^{n}=(a-b)\sum_{k=0}^{n-1}a^{k}b^{\,n-1-k}$$

Ce sont exactement les identités du chapitre 2, réénoncées dans leur cadre naturel. Sans l'hypothèse de commutation, les deux sont fausses.

Règles valables dans tout anneau :

$$0\cdot a = a\cdot 0 = 0 \qquad (-a)b=-(ab)$$

Intégrité :

$$A \text{ intègre} \iff \big(ab=0 \implies a=0 \text{ ou } b=0\big)$$

Corps :

$$\K \text{ corps} \iff \K \text{ anneau commutatif non nul et } \K^{\times}=\K\setminus\{0\}$$

Morphisme d'anneaux — trois conditions, dont une souvent oubliée :

$$f(x+y)=f(x)+f(y) \qquad f(xy)=f(x)f(y) \qquad f(1_A)=1_B$$
Le piège le plus coûteux du chapitre Dans un anneau non intègre, $ab=0$ ne permet rien de conclure. Dans $\mathcal{M}_2(\R)$, le produit de deux matrices non nulles peut être nul. Vous perdez donc le droit de résoudre une équation en factorisant puis en annulant les facteurs — réflexe si automatique qu'il faut se forcer à le suspendre. Même remarque pour $A^2=A$, qui n'entraîne pas $A=0$ ou $A=I_n$.
Piège de rédaction La condition $f(1_A)=1_B$ fait partie de la définition d'un morphisme d'anneaux ; elle ne se déduit pas des deux autres, contrairement à $f(e)=e'$ pour les groupes. On l'oublie constamment.

Les limitesCe qui n'est pas au programme dans ce chapitre

NotionStatutCommentaire
Étude générale des groupes et des anneauxHors programmeLe programme le dit explicitement : ce n'est pas un objectif. On donne le vocabulaire et on l'emploie.
Théorème de Lagrange, ordre d'un élémentHors programmeAucun résultat sur le cardinal des sous-groupes d'un groupe fini.
Groupes quotients, sous-groupes distinguésHors programmeConséquence de l'exclusion des ensembles quotients à la section 1.
Idéaux d'un anneauHors programmeEt donc aussi les anneaux quotients, dont $\Z/n\Z$ déjà écarté au chapitre 7.
Groupes cycliques, générateursHors programme$\U_n$ est étudié comme ensemble et comme groupe, mais on ne parle pas de ses générateurs.
Corps non commutatifsExclus par conventionDans tout le programme, « corps » signifie « corps commutatif ». Les quaternions ne sont pas au menu.
Anneaux non unitairesExclus par conventionTous les anneaux possèdent un élément unité, et les morphismes le respectent.
Signature d'une permutationChapitre 14$\mathfrak{S}_X$ apparaît ici comme exemple de groupe ; son étude — cycles, transpositions, signature — vient avec les déterminants.

Pour ce chapitre précisémentOutils utiles

Chapitre abstrait, outils rares. Deux usages seulement, mais réels.

  • ExplorerSageMath — le seul des gratuits qui manipule directement des groupes finis, des permutations et des anneaux. Tapez SymmetricGroup(4) et regardez sa table : c'est un bon moyen de sentir la non-commutativité. Complètement facultatif pour le programme.
  • ExplorerPython — écrivez la table de composition d'une loi sur un petit ensemble et vérifiez à la main l'associativité, le neutre, les inversibles. Vingt lignes, et les définitions deviennent concrètes.
  • RéviserAnki — les axiomes se confondent facilement : une carte pour groupe, une pour anneau, une pour corps, une pour la caractérisation des sous-groupes, une pour morphisme d'anneaux avec ses trois conditions.
  • Voir3Blue1Brown — sa vidéo sur les groupes et les symétries donne l'intuition géométrique que le programme, volontairement, ne développe pas.

Le détail des installations est sur la page Outils, logiciels, matériel.

Travailler ce chapitreRessources

Histoire

Une théorie née d'un problème de racines, par un garçon de vingt ans

Évariste Galois (1811–1832) · Arthur Cayley (1821–1895) · Emmy Noether (1882–1935)

Le mot « groupe » est d'Évariste Galois, qui l'emploie vers 1830 pour désigner un ensemble de permutations des racines d'une équation. Sa question n'est pas abstraite : pourquoi les équations de degré 5 ne se résolvent-elles pas par radicaux, alors que celles de degré 2, 3 et 4 le font — les formules de Cardan du chapitre 3 ? Sa réponse est que la structure du groupe des permutations des racines l'interdit. Galois meurt en duel à vingt ans ; ses manuscrits, écrits en partie la nuit précédente, ne seront compris que quinze ans plus tard.

La définition abstraite d'un groupe — sans référence aux permutations — n'apparaît que chez Cayley en 1854, et met encore des décennies à s'imposer. Quant à la théorie moderne des anneaux, celle qui organise l'algèbre autour des structures plutôt qu'autour des objets, elle est l'œuvre d'Emmy Noether dans les années 1920, à Göttingen. C'est cette manière de penser — nommer une structure pour ne démontrer qu'une fois ce qui vaut partout — que votre chapitre met en place.